18/05/2010

Pour Haïti

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Pour Haïti: Florilège de textes inédits d’écrivains et poètes du monde en soutien au peuple haïtien

Posted on 09 May 2010 by admin

Coordonné par Suzanne Dracius. Éditions Desnel 2010.

Compte rendu de: Hugues Saint-Fort

La perception d’Haïti par l’opinion publique internationale après le séisme qui a frappé ce pays le 12 janvier 2010 va-t-elle changer brusquement ? Il est encore trop tôt pour le dire mais le grand élan de solidarité qui s’est manifesté à l’égard de ce peuple par le truchement d’actions concrètes accomplies sur place, de déclarations d’intentions émises par de nombreuses personnalités dans les domaines du sport, du cinéma, de la musique, …semble signaler une évolution dans le regard du monde en notre direction. Nous savons bien sûr – et l’histoire est là pour en témoigner – qu’il est difficile de s’en remettre au choc causé sur les esprits par l’horreur du 12 janvier pour clamer un retournement de perception d’Haïti (les habitudes intellectuelles aussi ont la vie dure) ; il est d’ailleurs intéressant de constater que certains idéologues de la droite pure et dure américaine relayés par leurs chiens de garde locaux cantonnés dans les églises protestantes n’ont pas manqué dès le lendemain du séisme de le justifier en blâmant Haïti pour son attachement à « Satan » et au vodou « haïtien » (Rappelez-vous Pat Robertson et ses imitateurs protestants haïtiens). Heureusement, aujourd’hui, quatre mois après l’horreur, on commence à voir les manifestations de cette « harmonie sans frontières orchestrée pour Haïti ». Elle nous vient ici sous la forme d’une publication « Pour Haïti » (Éditions Desnel, 2010) coordonnée par Suzanne Dracius. Universitaire d’origine martiniquaise, écrivaine de fiction et relativement connue aux États-unis, Suzanne Dracius entame avec ce livre sa première expérience haïtienne. Il est facile d’imaginer la persévérance, la rapidité, et le courage dans le travail qu’il lui a fallu pour mettre sur pied, trois mois à peine après la tragédie du 12 janvier une publication à laquelle cent trente écrivains et poètes du monde entier ont contribué. Un nombre aussi important de contributeurs nécessite des nuits de veille à faire l’indispensable travail d’édition, des suivis prolongés, des contacts constants avec les auteurs, l’imprimeur…De par mes qualités de co-rédacteur en chef d’une revue savante destinée à des universitaires, je sais très bien ce dont je parle et je tiens à féliciter Mme Dracius.

Comme le titre l’indique, tous les textes de ce florilège se réfèrent à Haïti. Leurs auteurs viennent d’Haïti bien sûr mais en très petit nombre : (René Depestre, Jean Métellus, Joël Des Rosiers, Yves-Romel Toussaint, Gary Klang, Josaphat-Robert large, Denizé Lauture Fred Edson Lafortune, sont ceux que Suzanne Dracius a retenus). Mais il y a aussi des Antillais (Martiniquais et Guadeloupéens) célèbres tels que Daniel Maximin, Maryse Condé, Ernst Pépin, et d’autres moins célèbres ; des Français de l’Hexagone, des Vietnamiens, des écrivains américains (Jack Hirschman), cubains (Zoé Valdès), congolais (Alain Mabanckou) sans compter un ensemble innombrable d’écrivains et de particuliers venant de l’Afrique du Nord (Algérie, Tunisie, Maroc) et du sud du Sahara…Quatre langues cohabitent dans ce texte : le français, en écrasante majorité, l’anglais, l’espagnol et le kreyòl (avec deux superbes poèmes du talentueux écrivain haïtien Denizé Lauture). Pour donner une idée de la qualité des textes choisis par Dracius, je citerai des passages tirés de cinq écrivains : Josaphat-Robert Large, Denizé Lauture et Fred Edson Lafortune tous trois haïtiens ; puis, Alain Helissen qui vit à Sarrebourg, en France et Daniel Maximim, le grand écrivain guadeloupéen.

Le texte de Josaphat-Robert Large est intitulé « J’ai envoyé mon cœur en Haïti » et l’auteur l’a écrit pour Georges Anglade, le grand géographe et écrivain de fiction qui a péri au cours du tremblement de terre. C’est un texte en prose de quatre pages et demie dans lequel Large qui devait rentrer en Haïti le jour même du tremblement de terre pour participer au festival francophone « Étonnants voyageurs » se retrouve bloqué à l’aéroport de Fort-Lauderdale en Floride.

Du fond des pensées survint d’abord un regret : celui de n’avoir pas eu le temps de me rendre sur les lieux. Et ensuite, une impulsion envahissante : le désir de partager les souffrances de mon peuple. Une idée folle en fin de compte : aller mourir aux côtés des victimes ! Mourir étouffé sous des décombres ou accroché aux balustres d’un balcon de son socle. Mourir écrasé sous les débris d’une école, aplati sous le pylône d’un transformateur électrique. Des larmes coulaient sur mes joues. Des sanglots me nouaient la gorge. Je tapais du poing sur une table, en signe d’impuissance. Non, me disais-je, non !

Un réconfort me vint comme par hasard, quand je vis un bel avion décoller de la piste. Il se rend assurément vers les Caraïbes, celui-là ! Vers la Martinique, la République dominicaine ? J’eus alors la merveilleuse idée de placer mon cœur dans cet engin. Ah oui, Je pris la décision d’envoyer mon cœur en Haïti. Mon cœur qui, après une heure dans les airs, arriva dans les rues de Port-au-Prince. Là, il se mêla à la foule, partageant la souffrance des blessés, épousant leurs craintes…Mon cœur assista ensuite à la douloureuse agonie de Georges Anglade. Il eut même le temps de parler à son cœur qui battait encore. Oui, il eut le temps d’accepter le rendez-vous que le cœur de Georges lui donna pour une rencontre au paradis de la littérature. Une soirée d’audiences et de poésies.

C’était donc ça, sa destinée. La soudaineté d’un séisme, un grand fracas, et, après quelques secondes de vacillement, un départ précipité vers un gouffre, hors de la vie. Un pilier est tombé en même temps. Effondré. Il soutenait si bien les promesses de la culture haïtienne. Le personnage était pluriel : géographe, politicien, écrivain. Aux lecteurs du futur d’établir leur préférence parmi les trois Anglade. Chez nous autres écrivains, dans les salles de nos débats, son siège restera inoccupé. Car combler le vide que nous laisse Georges est – et sera pour longtemps – une tâche difficile à accomplir…

Le texte de Denizé Lauture est un extrait d’un long et superbe poème écrit en kreyòl et qui porte le titre « Kout Manch Pilon nan Mitan Sèvèl Tèt » (Coups de pilon à vous fendre la tête). Il a été traduit en français par Josaphat-Robert Large et Suzanne Dracius.

Sete yon apremidi

Yon apremidi

Toupre lanjelis

Toupre lannuit

Yon apremidi modi

Yon madi apremidi

Premye jou madi

Apre premye sòti Madigra

Yon jou madi madichon

Yon jou madi lanfè.

Sanble pimvant latè te vid

Li te bezwen moun pou li manje

Li te bezwen san pou li bwè

Sanble zantray latè

Tap vale lòt zantray latè

Sanble trip latè tap kòde

Sanble twou gòj lit te sèk

Li te bezwen manje moun

Li te bezwen bwè san.

… Le texte qui suit est un poème d’un autre écrivain haïtien, Fred Edson Lafortune qui l’a dédié à Roumain.

Quand passeras-tu nous revoir Wongolo

Avec cette fosse comme une fleur sauvage

Trop triste pour le décor des cathédrales

O mon ami aux paupières closes

Portant le cri blessé de l’oiseau

La poussière des décombres sur ton visage

Tel un sarcophage sur l’âge des pierres

Une faille annonce l’ivresse du sang

Sur la tectonique des saisons

Te voilà  parti à la bouline

Une fosse commune en diagonale

Te voilà prince au port de l’absence

Chantant l’Ibolele des Simidors

De l’autre côté de la rivière

Comment pleurer ton départ

Quand l’aube ne répond plus aux appels du soleil

Comment te dire au revoir

Quand la forme des cénotaphes

Se réfugie sur ton visage renversé

Ton corps meurtri par la magnitude du jour

O mon ami aux paupières closes

Et sur ta langue

Un goût pourri de fin de monde

Le pays a beaucoup changé Wongolo

Reviens

Le quatrième texte que j’ai retenu pour célébrer la qualité des choix de Suzanne Dracius est d’Alain Helissen. C’est un court poème tendre et inoubliable qui s’intitule « La secousse est en moi »

La secousse est en moi

Venue d’Haïti

Que je ne connais pas

La secousse est en moi

Et ses images de mort

Que l’on ne compte pas

La secousse est en moi

Et de si loin là-bas

J’entends un cœur qui bat

Comme à côté de moi

Que peut la poésie

Contre les tremblements

D’une terre juste avant

Pétrie pour des galettes

Avalées par la faim

La secousse est en moi

Frères d’Haïti

J’entends vos cris  ici

Dans la neige et le froid

Que peut ma poésie

Frères d’Haïti

Sinon nourrir l’espoir

De douleurs apaisées

La secousse est en moi

Qui ne crois pas en Dieu

Ni aux îles maudites

Mais qui crois en la vie

Amis d’Haïti

Je terminerai avec quelques extraits d’un extraordinaire poème de Daniel Maximim qui s’intitule « Par toi-même, Haïti ». C’est une longue ode douloureuse à quelques chefs-d’œuvre de la littérature haïtienne mais aussi à nos espoirs, nos passions et notre culture unique.

Le temps a suffi au séisme

Le temps d’un cillement de terre

Pour faire l’état de ton non-lieu

Une petite corruption de plaque dans tes grands fonds

Le temps a suffi au séisme

pour chavirer les dieux de leurs hôtels

une étrange cathédrale dans la graisse des ténèbres

pour enterrer les morts sans garde-Samedi

et les majors sans protocole

les fourmis sermentées de mourir sans sirop

lambis-sonneurs trop tard tambours-rara trop tôt

Le temps a manqué au séisme

pour déraciner tes arbres musiciens

- car c’est le fruit qui porte l’arbre –

Le temps a manqué au séisme

pour effondrer le ciel et voler tes oiseaux

Le temps te suffit Haïti

Lance à la haine l’injure de ton sourire

entre fuite et encrage, errance d’ex-île, le dit de désertion

solitudes descellées des discordes sans voies

du gravat, terre et chaume, le bousillage désassemblé

pour ériger tes montagnes captives des citadelles

te bâtir

avec des fouets arrachés

avec des drapeaux et des tombes dépareillées

L’avenir te suffit Haïti

Pour rapiécer tes ailes de malfini

Abreuver tes couis d’or à la source des femmes

Senteurs d’orange magique, rosée de citronnelle et corossol de nuit

La plante ne peut mourir de la transplantation

Ton âme plus grande que le spectacle de ta désolation

Une seule une seule

Miyan miyan

Une seule passion

Miyan miyan

Ti-poulain en tes bras

À nouveau premier-né

Un seul un seul

miyan miyan

Un seul espoir

miyan miyan

Contacter Hugues Saint-Fort à : Hugo274[@]aol.com

Source: http://www.jeansenatfleury.com/?p=1001

15/05/2010

D'un silence à l'autre

Revue d’art et de littérature, musique - Patrick CINTAS
http://www.lechasseurabstrait.com/D-un-silence-a-l-autre-entretiens
D’un silence à l’autre - entretiens avec Fred Edson Lafortune
mercredi, 12 mai 2010

Arnaud DELCORTE

PREMIÈRE PARTIE 

Fred Edson Lafortune : Arnaud Delcorte, ton tout premier livre de poésie intitulé « Le goût de l’azur cru » vient d’être publié par Le chasseur abstrait éditeur, pourquoi ce titre ?

 Arnaud Delcorte : Ah, je suis heureux que tu me poses cette question ! Ce titre est issu d’un commentaire de mon amie et poète Catherine Boudet concernant mes écrits (ou un texte en particulier, je ne me souviens plus exactement). J’ai adoré cette formule et lui ai immédiatement demandé si je pouvais l’emprunter pour intituler mon premier recueil. Ça s’imposait comme une évidence. Ce qui fut fait. Le « Goût de l’azur cru », c’est peut-être au premier degré celui de la chair, de la viande crue mais alors ce serait une chair « cosmiquement » investie au point de devenir ciel ou mer ; la chair en quelque sorte sublimée dans un grand mouvement des équinoxes, le rythme des girations célestes. Mordre l’azur et le goûter, c’est goûter l’esprit, si telle chose est possible. Un esprit-substance qui, en dépit d’apparences multiples, fait un avec le corps et le cosmos, comme l’enseigne le Bouddhisme que je pratique. Et, comme Catherine Boudet l’a sans doute perçu, l’azur c’est aussi la couleur du ciel des corps qui me font frémir, de ceux qui sont nés sous des latitudes plus clémentes que celles de France et de Belgique. Une sorte de métaphore qui lie l’homme au monde. Comme tu as pu t’en rendre compte, au centre de mon livre, il y a les hommes. Et l’Homme avec un « grand » H. Le goût de l’azur c’est l’indéfinissable goût de l’homme et du monde comme s’ils ne faisaient qu’un. OK, ça fait un peu pompeux, je l’avoue.

Fred Edson Lafortune : Tu as commencé à écrire à partir de quel moment ?

Arnaud Delcorte : J’ai écrit mes premiers textes vers l’âge de 18-20 ans (c’est-à-dire il y a très longtemps !). Après coup je me dis que c’était peut-être lié à mon homosexualité non-révélée, dans le sens où je me suis senti à ce moment incapable d’exprimer ouvertement les tempêtes qui agitaient mes océans intérieurs. D’où l’écriture, plutôt comme un journal. Tu sais, 18 ans, la fac, c’est l’âge où tes copains s’éclatent, draguent et baisent et moi j’étais un peu paumé à l’époque. Mais pour autant, mes premiers textes ne parlaient pas de ces sujets, donc je ne sais pas ce qui en était réellement la cause. J’ai toujours eu un grand plaisir à manier les mots, l’écrit. C’est une fascination qui ne m’a pas quitté. Ça a quelque chose de rigoureux et riche à la fois. À certains moments, l’écriture a été une thérapie ; à présent, c’est un plaisir. J’ai un peu honte de le dire mais jusque très récemment, je n’ai jamais écrit pour des lecteurs éventuels, juste pour moi. Très égoïstement.

Fred Edson Lafortune : Mais, qu’elle est ta conception de l’écrit, de la poésie plus particulièrement ?

Arnaud Delcorte : J’ai l’esprit ouvert en ce qui concerne la poésie qui est loin de se limiter au langage. Et si on s’en tient aux mots, pour moi, la poésie va jubilatoirement et sans solution de continuité d’Abou Nawas à Eluard ou Césaire, de Rimbaud à des personnalités contemporaines pas nécessairement identifiées en tant que poètes, comme Abd Al Malik, que je cite d’ailleurs dans mon livre « Le goût de l’azur cru » et certains « slameurs » ou rappeurs. J’ai vraiment un problème avec les barrières, que ce soit en art ou en sciences, ou même entre l’art et les sciences ! Pour moi l’écrit et le « dit », le langage, c’est probablement le lien principal entre les hommes et les femmes, la toile qui les relie et les engage dans la vie. Peut-être pas le seul, mais peut-être bien le plus important. Et la poésie, c’est vraiment la Vénus ou l’Apollon au panthéon du langage. Un fruit juteux à croquer à belles dents. Cependant, la poésie ne peut pas se contenter d’être belle, surtout aujourd’hui. Je pense qu’elle doit aussi être transgressive dans la forme et dans le fond, subversive, dénonciatrice, politique… Et nous, poètes, ne pouvons plus nous permettre le luxe d’être seulement des esthètes. Mais, à vrai dire, un tel luxe a t-il jamais existé ? Aujourd’hui, on sent mieux l’urgence, qui nous bouffe littéralement les c…, et il faut prendre parti, se positionner et agir. Être au monde et pas seulement aux mots. Indépendamment de l’écriture poétique ? Je ne crois pas. Nul besoin de faire le grand écart entre la vie et la poésie car elles sont une. Et indissociables. L’objet de la poésie, c’est l’homme (la femme) et le monde. Et pour moi, ça implique, par exemple, questionner les frontières entre les hommes ou les femmes, entre les races et entre les genres. Je cite Mabanckou (dans « Lettre à Jimmy ») : « — Parce que, voyez-vous, moi aussi je suis un homme invisible. Je suis un blanc, mais en réalité je suis un Noir… Et comme je suis un Blanc, on ne me voit pas, on ne voit pas ma misère puisque je suis du côté de la majorité. Et depuis, je vis comme ça, dans l’espoir que Dieu me rende ma vraie peau un jour.

— Je ne comprends pas…

— Vous ne pouvez pas comprendre. Passez me voir demain.

— Où ? »

Où ? Là où « Je croiseLa fureur d’une paire d’yeuxL’accident d’un visageL’oued scarifié d’une lèvreViergeAsséchéePresque dure ».

 La poésie francophone actuelle est heureusement multiple et multiculturelle, et elle embrasse les aspects que je viens de citer, mais à mon avis, pas encore assez. Le français devrait être complètement ouvert par rapport au mélange des cultures et des genres. Je tiens d’ailleurs à saluer ici le travail extraordinaire des éditeurs et collaborateurs de la revue « Point-Barre », éditée à Maurice, qui, en matière de mélange, me semblent vraiment aller dans la bonne direction en publiant dans les mêmes pages des textes en créole, anglais, français… avec des auteurs de tous horizons et nationalités. Et il est d’ailleurs étonnant de constater une grande cohérence intellectuelle lorsqu’on feuillète les pages de cette revue. C’est dans ce genre de laboratoire que j’aime travailler. Par ailleurs, j’apprécie vraiment que la langue poétique épouse les nouvelles formes et les nouveaux styles comme le rap ou le slam qui sont eux-mêmes le résultat de métissages complexes où l’oralité et la performance redeviennent premières. Bien que je ne sois pas moi-même un performeur ! Mais attention, le choix de la forme conditionne la langue utilisée et même, dans une certaine mesure, le propos. Rien ne sert de conter fleurette en rap. J’aime reprendre cette maxime de Frank Lloyd Wright qui a dit d’ailleurs que l’architecture (organique) est poésie : « Look with scorn and suspicion upon all efforts to create the beautiful without an underlying sense and knowledge of what constitutes good building, good structure. » L’enjolivement est inutile en poésie, l’important, c’est l’intégrité, la vérité du verbe. Et la force du verbe c’est sa capacité à bouger, à évoluer, à constamment se redéfinir. Et avec un contexte et des médias sans cesse changeants, je suis convaincu que la poésie trouvera toujours de nouvelles formes. C’est une des choses qui m’intéressent le plus. La poésie a toujours été le lieu par excellence pour faire évoluer le langage… Tout comme, prosaïquement, l’industrie spatiale tire le développement technologique ; encore cette idée du laboratoire de recherche. Et paradoxalement, il y a aussi l’immobilité du poème, l’immuabilité du poème écrit, qui me fascine. Comme une sculpture ou, pour refaire écho à Wright, une œuvre architecturale. Une trace laissée au monde. J’aime creuser le poème, au moment d’écrire j’ai toujours l’espoir de faire apparaître l’évidence de la beauté pure, ou plutôt qu’elle se révèle à moi. Il y a bien sûr un aspect mystique dans l’acte de création. En pratique, dans ma poésie, je laisse une grande place à l’accidentel, aux associations automatiques. J’essaie que le crime ne soit pas prémédité. Avec le temps j’ai développé des techniques pour ça.

Pour revenir au propos de mon livre, le but n’était pas vraiment de transgresser des interdits, vu que je vis dans un pays où deux hommes peuvent se marier, et pourtant, il semblerait que le sujet continue à poser problème à beaucoup. C’est amusant de penser qu’il était traité avec peut-être encore plus de liberté et de naturel dans certains cercles du monde musulman, à une époque où en Europe on brûlait les sorcières ! Avec « Le Goût de l’azur cru », j’espère pouvoir faire entrer le lecteur, quelles que soient ses préférences sexuelles, dans l’univers de la –ou des– relations que j’évoque, de l’asseoir pour une heure aux commandes de mon cerveau et de le faire regarder par mes yeux. Je crois que la poésie est un excellent médium pour ce genre d’expérience.

 

Fred Edson Lafortune : Tu es professeur de physique à l’université à Bruxelles, en quoi la physique a t-elle influencé ton livre ?

Arnaud Delcorte : Difficile question… Je ne crois pas qu’elle influence directement mon livre mais, malgré moi, ce background scientifique a probablement un impact sur la structuration de ma pensée et a fortiori sur ma production littéraire. Sur le fond, ma formation scientifique m’a permis de relativiser le degré de connaissance –et de conscience– accessible à l’homme et, au même titre que le Bouddhisme, de me positionner plus précisément en tant qu’être humain au sein de quelque chose qui le dépasse. Et corollairement, elle m’a fait ressentir encore plus le besoin de faire de la poésie. J’avoue que je considère la poésie comme un outil d’investigation du monde, au même titre que mes recherches scientifiques. Et comme dans toute recherche, je crois que le processus a autant d’importance que le produit final, voire plus. Pour moi, le chercheur et le poète, c’est un peu cette image d’Épinal de l’alchimiste qui cuit, distille, décante, recueille les produits de fermentation et condense les vapeurs, jusqu’à opérer complètement et exactement la transformation recherchée. Mais pour l’écriture, en ce qui me concerne, ce processus d’alchimie est essentiellement inconscient car j’écris la plupart du temps d’un seul jet, sans retravailler mes textes par la suite. Ou peu. Je dois être un peu fainéant… J’espère aussi apprendre quelque chose de ces bâillements incontrôlés de l’esprit. En réalité, lorsque j’ai commencé à écrire et pendant longtemps, mon but premier a été d’essayer de me comprendre. Est-ce que ce que je dis là a le moindre sens ?

Fred Edson Lafortune : « Le goût de l’azur cru », est-ce une tentative ?

Arnaud Delcorte : Une tentative, oui, on peut dire ça. Tentative d’écrire la substance d’une relation, de l’amour, entre deux hommes en circonscrivant plutôt qu’en décrivant. Un portrait en creux car l’amour –entre hommes ou en général– est, à mon avis, proprement indescriptible par une approche directe. Au lieu de ça j’utilise mes poèmes comme des petits coups de brosse pour tenter de définir une silhouette. Silhouette qui malgré mes efforts reste floue ou mal définie, d’ailleurs. Et ce n’est pas plus mal. Un peu comme certaines peintures de Nathan Oliveira que j’adore. Ça me fait d’ailleurs penser à un grand principe de la physique quantique, le principe d’incertitude d’Heisenberg, ce qui me ramène à ta question précédente. Un avatar de ce principe dit qu’il est impossible de déterminer à la fois exactement la position et la vitesse d’une particule (un électron par exemple). Plus on s’approche d’une détermination exacte de la position, plus la vitesse devient incertaine, au point de devenir « infiniment incertaine ». Et vice-versa. De la même manière je crois que tenter de définir précisément les caractéristiques d’une relation, d’un amour, est voué à l’échec (ou à l’ennui !). Tu vois, parfois, la physique microscopique peut rejoindre celle des sentiments… Donc « Le goût de l’azur cru » serait une tentative très naïve de faire sens de quelque chose qui peut-être défie le sens, et les sens… Mais sur le chemin, on apprend quelques petites choses !

DEUXIÈME PARTIE

 Arnaud Delcorte : Fred Edson Lafortune, « En Nulle Autre » : c’est le mystère de la femme indissociable de ceux du monde et de la mort ?

Fred Edson Lafortune : En tant que poète, j’ai toujours été hanté par l’érotisme. Par cette grande thématique qui a laissé ses empreintes dans la littérature universelle. Mes lectures de quelques grands chefs-d’œuvre tels « Les Crimes de l’amour » du Marquis de Sade, « Fragments d’un discours amoureux » de Roland Barthes, « l’Amour fou » d’André Breton, « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen, pour ne citer que ceux- là, ont beaucoup marqué mes pérégrinations littéraires. En fait, je revendique dans « En Nulle Autre » une esthétique du corps féminin fusionnant avec celles de la musique, la danse, l’espace-temps, la misère, et en quelque sorte l’ésotérisme.

En écrivant « En Nulle Autre », j’ai voulu d’une part rendre hommage au corps féminin, dire de façon particulière ces femmes d’Haïti « tôt se levant pour porter sur leur tête le poids des montagnes, des collines et des rivières ». D’autre part, j’ai voulu m’approprier les mystères tels le symbolisme de l’arbre et celui de la pierre.

On peut remarquer la pertinence du thème symbolique de l’arbre dans la Bible (l’arbre de la connaissance du bien et du mal), dans les mythes antiques et dans les contes africains et haïtiens (le baobab, le mapou, le bagnan…). L’arbre est à la fois considéré comme le symbole de la mort et de la vie. Dans la paysannerie haïtienne, c’est peut-être le cas dans beaucoup d’autres pays, à la naissance, le cordon ombilical du nouveau-né est généralement enterré avec ou sous un arbre (souvent un cocotier) qui procurera à l’enfant l’attachement symbolique à la terre ancestrale.

Dans le vodou haïtien, l’arbre joue un rôle très important. Dans chaque temple du vodou, il y a un potomitan (poteau mitan) qui désigne le rapport et la communion entre le sacré et le profane. Il symbolise le péristyle du « hounfor » autour duquel dansent les « hounsis » (initiés). Ils y posent des offrandes, pendant que des « vévés » sont tracés à même le sol. Le symbolisme de l’arbre apparait très souvent dans « En Nulle Autre ». C’est, à mon avis, une espèce de retour à la terre ancestrale. La terre mère. Celle qui, tel un pilier, supporte les fondements de l’univers.

Le dernier poème de « En Nulle Autre » s’intitule « Rumeur de la pierre ». C’est une thématique que je souhaiterais exploiter au maximum dans mes prochains livres. Elle existe dans la littérature maçonnique, on y retrouve dès le premier grade ce symbolisme de la pierre. Ce symbolisme est présent dans de nombreuses traditions comme la tradition chrétienne (tu es pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église), islamique (le pèlerinage des musulmans à la Mecque où ils font sept tours autour de la Kaaba, la pierre noire qui serait un météorite tombé du ciel), et antique. Dans « En nulle autre », je parle de la pierre pour faire référence au Saint Graal qui serait, tel qu’il est décrit dans Perceval, une pierre dure appelée lapis exillas rappelant la pierre philosophale des alchimistes : « Précieuse est la rumeur de la pierreUn symbole entre le calice et le sang »

 

Arnaud Delcorte : C’est très riche cette symbolique de la pierre/œuf philosophal(e), pierre des sages, conjuguant les principes mâle et femelle, et celle de l’arbre/pivot/connexion entre le monde du bas et celui du haut. Ce sont des choses qui résonnent en moi également ; pour preuve cet extrait de mon bouquin qui fait écho au tien : « Pour qu’enfinToute rumeur apaiséeLa nuitScelle de nos sangsLa pierre incendiaireDu scandale ». Il semblerait finalement que nous ayons des préoccupations communes… J’aimerais juste ajouter deux références contemporaines sur la symbolique de la pierre, source –encore– de connaissance et de transformation dans le film de Stanley Kubrick « 2001 A Space Odyssey » et, une image bien belge, issue du surréalisme, le contresens de cette pierre suspendue tel un nuage dans la toile « Les idées claires » de René Magritte : « Le vent charrie tes motsTresse tes chantsDans la toile des joursDes pierres au tableau de nos sens ». Moi, je voulais te demander, Fred, un peu perfidement : Pourquoi, aujourd’hui, en 2009, un jeune homme haïtien de 27 ans choisit la poésie pour s’exprimer devant ses contemporains, pour faire face au monde ? Est-ce que la poésie « traditionnelle » a encore une place dans ce monde mental du XXIe siècle ou est-ce juste une gâterie pour esthètes nostalgiques ?

 

Fred Edson Lafortune : À mon avis, ta question met en jeu le rôle du poète et celui de la poésie. C’est à dire la fonction et l’essence même du poète et celles de la poésie. Parfois, je me demande ce que c’est qu’un poète, ou d’une façon plus générale, ce que c’est qu’un auteur. Je pense à une conférence de Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », donnée à la Société Française de Philosophie en février 1969. Je pense aussi à un article de Roland Barthes publié en 1968 intitulé « La mort de l’auteur ». Je fais allusion à Barthes et à Foucault pour dire que cette question de la notion de l’auteur est l’une des plus contestées dans les études littéraires. Quand je parle ici de l’auteur, je parle de son caractère intentionnel, c’est-à-dire, le rapport qui existe entre le texte et son auteur. Ou encore la responsabilité que l’on attribue à l’auteur sur le sens et la signification du texte. Sans entrer dans ce conflit sur la notion de l’auteur, car il a déjà fait couler beaucoup d’encre, opposant les partisans de l’explication littéraire et les adeptes de l’interprétation littéraire, je dirais que la puissance de l’écrit me semble être anonyme, impersonnelle. Sans identité aucune.

J’accorde beaucoup d’importances au langage poétique. C’est pourquoi, je dis que la poésie est l’art total par excellence. C’est la seule voie où l’on peut être dans le délire total. Hurler jusqu’à en perdre haleine. Montrer ses dents. Ses griffes et ses tripes. La poésie ne se limite pas au seul poème qui est l’une de ses multiples manifestations. Dans un sens plus général, elle englobe toutes les autres formes d’expressions que ce soit la danse, la musique, le théâtre, le cinéma, la peinture, la sculpture… La poésie est esthétique. Paroles. Elle est aussi questionnements, mais ne se limite pas aux questions. Elle est révélatrice. Elle fait en sorte que nul ne puisse ignorer le pouvoir du verbe. C’est la recherche de cette vérité intime qui fait qu’on rentre en soi-même et cherche le pourquoi de son propre monde. La poésie est a priori solitude. Elle est l’acceptation et l’affirmation de ce que l’on est véritablement. Dévoilement de son moi intérieur. Elle est, comme disait T. S. Eliot, « non l’expression d’une personnalité, mais une évasion de la personnalité ».

Je suis poète pour partager avec le monde mes expériences authentiques de la solitude, de la douleur, de l’amour du verbe et de la chair. Ayant donc la possibilité infinie de choisir, j’ai choisi la poésie comme mode d’expression pour dire autrement le monde et ses magnolias, ses églantines, sa couleur, son odeur, ses sels, ses objets, sa forme, sa joie, ses cataclysmes… Lequel choix définit le sens et l’essence de ma vie. Contrairement à ce que tu penses, je dirais plutôt que ce sont les nouvelles formes et les nouveaux styles tels le rap ou le slam qui ont épousé la langue poétique.

Il m’arrive quelquesfois de chercher ce qui est de la poésie dans la poésie, ou plus généralement, ce qui est de l’art dans l’art. C’est-à-dire ce sans quoi l’art n’est pas ou ne sera pas. Je me souviens avoir fait une telle remarque au Guggenheim à New York dans une exposition de Vassily Kandinsky. En regardant les toiles, je sentais qu’il y avait une sorte de transcendance dans le choix et le mariage des couleurs. Mais ce qui me parle dans ses toiles, ce n’est ni l’objet, c’est-à-dire les matériaux utilisés (châssis, qualité des médiums…), ni même la représentation. Ce qui me parle, c’est cette toute autre chose insaisissable, cette complicité entre la représentation et l’objet qui me renvoie au sublime, qui fait que l’art est exactement. Pour la poésie idem. Le poète travaille sur un matériau qui est le langage. Lequel travail donne corps à une parole poétiquement intime, différente de celle des médias, de la communication, du bavardage, du discours scientifique –ce qui, dans son sens empirique, différencie le langage de la parole poétique. La poésie, c’est cette connivence entre le langage/objet et ce que devient cet objet en touchant notre âme. Ce qui fait qu’elle est sensible. D’une extrême sensibilité.

 

Arnaud Delcorte : Tu mentionnes le Guggenheim, un bâtiment extraordinaire conçu par Frank Lloyd Wright à la fin de sa vie, une sorte de conque marine qui symbolise pour moi les circonvolutions du cerveau. Bel exemple d’art en architecture, à mon avis. Moi, j’y ai été frappé par « L’Accordéoniste » de Picasso. Un accordéoniste cubiste ou bien un village berbère envahi par les dunes après une tempête de sable. Un accordéoniste clairvoyant portant en lui la nostalgie du Grand Sud. Être capable de provoquer ce genre de révélation qui crée des liens nouveaux comme des synapses entre les mondes et transforme notre façon de penser, de voir au sens rimbaldien, ça pourrait peut-être définir l’art et la poésie… Mais revenons à ton livre… Tu penses qu’il y a un « universel » de l’amour ? En particulier, vois-tu une différence entre l’amour d’un homme pour une femme ou entre deux personnes de même sexe ?

Fred Edson Lafortune : Je ne sais pas ce que tu appelles un universel de l’amour. N’y a-t-il pas de nuance entre universel de l’amour et l’amour universel ? De toute façon, je pense que l’amour, en tant que concept, peut être abordé sous différents aspects tant au niveau biologique, psychologique, sociologique, philosophique, théologique que psychanalytique…

Concernant le second volet de ta question, je ne vois pas sincèrement trop de différence entre l’amour d’un homme pour une femme ou entre deux personnes du même sexe. J’ai suivi avec assez d’attention le mouvement homo un peu partout à travers le monde. Il faut dire que chez moi, en Haïti, les homos ne s’affichent pas ouvertement vu qu’il y a beaucoup d’hypocrisie dans le milieu, une sorte d’auto censure, une peur de s’affirmer ou de s’accepter soi même comme on est. Il faut dire également que l’Haïtien est très homophobe. Je me souviens qu’une vingtaine d’homos ont manifesté à St Marc (Haïti) le 30 novembre 2008 sous le regard stupéfait de plus d’un. Mais, ce n’était pas essentiellement une manifestation d’homos puisqu’elle avait été organisée à l’occasion de la journée nationale du VIH/SIDA. Ce jour-là, sur vingt homosexuels ayant fait le test de dépistage, 18 avaient été testé positifs. Ils vivaient avec le virus dans le sang.

D’un point de vue moral, l’homosexualité fait l’objet d’idées très controversées. Mais la morale, n’est-ce pas ces espèces de règles qui font la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal. Des règles qui sont extérieures à nous, à notre nature humaine, c’est à dire construites et imposées par des instituions comme l’église, la société, la culture… Émile Durkeim disait : « Quand notre conscience parle, c’est la société qui parle en nous », dans le sens où la morale est acquise. Moi, je me retrouve plus ou moins dans ce que Kant appel « la conscience morale » qui se trouve à l’intérieur de chaque individu. Elle consiste à revenir sur ses actes, les juger et les examiner. C’est moi qui juge. Par l’intermédiaire de cette conscience. Bien que pour Freud, le « surmoi », c’est à dire cette conscience morale dont parle Kant, cette capacité que nous avons de juger si c’est bien ou si c’est mal, estt acquise par l’éducation, la sanction…

Je me réclame donc de la morale kantienne dans le sens qu’elle est a priori. C’est à dire, tirée de la seule raison. Une morale pure, universelle, nécessaire, indépendante de toute expérience. Chacun peut trouver des critères et des principes moraux universels. Partagés par tous. Nous en avons tous dans notre raison.

Une action qui serait en rapport avec ces critères tirés de cette raison pure est dite morale. L’action morale n’est pas jugée de par son but (faire le bien, plaire aux autres…) mais de par sa cause. Ce qui compte, c’est l’intention dans laquelle on agit, en rapport avec les critères moraux universels tirés de notre seule raison.

Du point de vue littéraire, la thématique de l’homosexualité est évoquée par de nombreux auteurs. J’en ai lu plus d’un. J’ai lu « Billy Budd » d’Herman Melville. J’ai lu, entre autres, « Feuilles d’herbe » de Walt Whitman, « Femmes Damnées et Lesbo » de Baudelaire, « Le Testament d’Oscar Wilde » et j’en passe. Sans oublier ton livre « Le goût de l’azur cru » que j’apprécie énormément. J’aime beaucoup la franchise, la fougue (aller à la rencontre des garçons sauvages), la sincérité et toute la poésie qui s’en dégage.

La littérature homosexuelle n’est pas enseignée dans les écoles haïtiennes, je pense que c’est peut-être le cas dans beaucoup d’autres pays où les manuels scolaires ont mis en quarantaine la littérature proprement dite homosexuelle. Cependant, j’ai vu à Paris des éditions et des librairies qui sont destinées essentiellement aux homos. Ce n’est pas seulement à Paris d’ailleurs. Je crois, comme a dit Benoît Pivert, qu’on est sur la voie d’une libération de la parole homosexuelle dans la littérature.

 

Arnaud Delcorte : Oui, c’est certain, du moins dans le monde occidental. Il faut voir également la floraison d’études sur le sujet qui, dans les librairies américaines, occupent à présent des rayons qui leurs sont dédiés, la place de l’homosexualité dans les « gender studies », le mouvement « queer ». Fred, qu’est ce qui te pousse à te lever le matin pour écrire ?

Fred Edson Lafortune : J’écris pour me réinventer. Je me suis construit un monde dans lequel je vis ma vie de poète et auquel je donne sens. Un monde mien par ma liberté de choisir. Je ne sais pas si c’est moi qui ai choisi l’écriture ou si c’est elle qui m’a choisi. Elle est pour moi une panacée. Un moyen de voyager vers d’autres mondes. Des mondes que j’ai connus mais souvent qui n’existent pas. Chaque poème est le fruit du rapport que j’entretiens avec mon double, avec les choses qui m’entourent. Chaque poème est témoin oculaire de mes vécus, de mes rapports avec le monde qui existe en moi.

Toutefois, s’il y a quelque chose qui me pousse à écrire, je ne le sais pas. Je ne cherche pas non plus à le savoir. L’inspiration, si elle existe, je n’y crois pas trop. Platon disait que les grands poètes épiques écrivaient par inspiration, qu’ils étaient hors d’eux-mêmes en écrivant. On aurait dit une force extérieure qui chevauche le poète et le pousse au délire poétique. Si tel est le cas, la poésie entant qu’acte de création n’a plus son sens.

La puissance de l’écrit vient de l’intérieur. C’est la part la plus intime de notre intimité même. Il n’y a pas de force extérieure au poète le guidant à faire quoi que ce soit. Il y a tout simplement interaction entre le monde qui nous entoure et celui qui est à l’intérieur de nous.

On écrit en utilisant des techniques d’écritures, ce qui permet à l’écrivain d’en avoir une qui lui est propre. Toute écriture est pour moi solitude. C’est une action personnelle avec laquelle on ne peut pas tricher. On ne peut pas mentir en écriture. Mais il y en a qui le font, malheureusement.

 

Arnaud Delcorte : Et demain, sur quelles pistes artistiques t’engageras-tu ?

Fred Edson Lafortune : Des expériences dans le théâtre. J’en ai déjà fait beaucoup comme comédien. J’ai travaillé aussi avec des élèves à Port-au-Prince, en mettant en voix et en espace quelques uns de leurs textes. J’aimerais bien faire une carrière dans la peinture. Pourquoi pas…


09/02/2010

Poème à Romain

 

Quand passeras tu nous revoir Wongolo

Avec cette fosse comme une fleur sauvage

Trop triste pour le décor des cathédrales

Ô mon ami aux paupières closes

Portant le cri blessé de l'oiseau

 

La poussière des décombres sur ton visage

Tel un sarcophage sur l'âge des pierres

Une faille annonce l'ivresse du sang

Sur la tectonique des saisons

 

Te voilà partir à la bouline

Une fosse commune en diagonale

Te voilà prince au port de l'absence

Chantant l'Ibolele des Simidors

De l'autre côté de la rivière

 

Comment pleurer ton départ

Quand l'aube ne répond plus aux appels du soleil

Comment te dire au-revoir

Quand la forme des cénotaphes

Se réfugie sur ton visage renversé

 

Ton corps meurtri par la magnitude du jour

Ô mon ami aux paupières closes

Et sur ta langue

Un goût pourri de fin du monde

 

Le pays a beaucoup changé Wongolo

Reviens

 

Fred Edson Lafortune

09/01/2010

Et la lecture s'est faite chair...

- Texte inédit - A paraitre dans l'anthologie (souvenirs de ses premières lectures) dirigée par le poète Jean Dany Joachim

A ma mère

Évidemment, participer à l'écriture d'une telle anthologie doit m'intéresser. Cette invitation, je l'ai reçue telle une goutte d'eau sur la langue quand on a vraiment soif. Dire ces premières lectures qui, telle une avalanche de mouvements, de formes, d'ombres tissant sur la plage les premières amours de la grève, jusqu'à ce qu'elles m'apportent le goût des livres avec lesquels ma vie est construite, me font qui je suis.

Parler de mes premières rencontres avec la lecture, c'est parler de ma mère, une femme avec qui j'ai partagé, dès mon plus jeune âge, le délire du verbe. Elle m'a fait découvrir des poèmes que je devais apprendre à dire lors des fêtes de fin d'année. J'ai appris à aimer la lecture grâce à elle. Comme dit Daniel Pennac: « chaque lecture est un acte de résistance. Une lecture bien menée sauve de tout, y compris de soi-même ». Je réclame cette idée de la lecture comme carrefour du monde et des civilisations. La lecture façonne, transforme, donne sens au monde. Chaque lecture est un monde de pensées. Elle est pour moi recherche de soi, née de cette nécessité de comprendre l'étrangeté de notre intime rapport au monde.

Telle des ombres orphelines cherchant sur la plage les premières amours de la grève, la lecture s'est faite chair et m'a hanté depuis. Des livres, pendant toute mon enfance, j'en ai lu plus d'un. Mais le livre qui m'a beaucoup marqué, c'est la Bible. Je me souviens, enfant, m'être réfugié dans ces versets bibliques comme le marin sur la mer. Aidé par ma mère, j'ai appris par cœur des versets qui étaient, et qui sont encore pour moi comme une espèce de credo: « Enfants, obéissez à vos parents / selon le Seigneur, car cela est juste / Honore ton père et ta mère, c'est le premier commandement avec une promesse / Afin que tu sois heureux et que tu vives longtemps sur la terre ». (Ephésiens: 6 verset 1- 4)

La nuit, avant que mes frères et sœurs et moi cherchions à nous entasser dans le sommeil, nous devions, telle une litanie de fin du monde, lire plusieurs versets bibliques. Le plaisir de ces nuits de lecture m'a fait découvrir les psaumes de David, particulièrement la poésie et l'érotisme dans Cantique des Cantiques de Salomon. C'était agréable.

La Bible, telle des ombres muettes cherchant sur la plage les premières amours de la grève, m'a marqué pour ses cohésions et pour ses contradictions. J'avais, d'une part, le problème de Dieu et, d'autre part, celui des institutions religieuses qui se réclament de Dieu. Mais, à cette époque de mon enfance, il m'était interdit de poser toutes formes de questions pouvant mettre en cause l'authenticité de ces choses- là. Il fallait y croire. Tout simplement.

J'avouerais ne pas avoir aujourd'hui trop grand intérêt pour la lecture de la Bible. Le printemps va venir, je raffole des hirondelles.

 

Fred Edson Lafortune

Ailleurs sur le web

http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/lafortune.html

06/08/2009

En nulle autre ou l'histoire de quelques une de mes folies

À vous…

 

Ne me demandez pas pourquoi j’écris. J’écris pour guetter cette puissance que garde le verbe sur les choses, scruter ces constantes surprises que me réservent les mots : « N’était-ce que ta chevelure / pour imprimer mon ombre / Dans la brièveté de tes cils / Comme un œillet dans l’encolure du voyage / Comme un nez hier au visage de la pierre ». J’écris pour être en harmonie avec moi-même. M’approprier le côté thérapeutique de l’Ecrit. Une recherche incessante, née de ce fou et profond désir à trouver mes ailleurs, mes dehors, mes doubles, comprendre qui je suis réellement, même au-delà de notre espace-temps :« J’ai longtemps compris / Qu’il est d’autres univers / Habités par d’autres rumeurs / Qu’il est aussi d’autres silences / Plus légers que ces silences que nous sommes ». Jamais, je n’ai conçu autrement la poésie, car à mon avis, dans tout connu, il y a toujours et sûrement un inconnu. Toujours quelque chose plutôt que rien. Ce qui constitue ma véritable identité. C'est-à-dire, ce sans quoi je ne suis pas. Aussi, saisis-je donc l’occasion de cette réflexion sur ma poésie, pour dire ce que j’entends par ma véritable identité : y a-t-il à se justifier de parler de soi ? Je n’en suis pas très sûr. Parler de soi, surtout quand l’on est poète, ou tout simplement artiste, c’est se demander comment l’on peut y arriver. Il faut une certaine honnêteté bien entendu. Une distance. Un recul par rapport à soi si vous voulez. Et ce recul dépend exactement de cette faculté à se regarder soi-même dans son miroir intérieur, à s’auto évaluer, à se situer par rapport à soi.


Pour revenir à ce que j’appelle mon identité, ma poésie est née d’une profonde blessure. D’une violence extrême. Celle de voir aimer encore un pays qui vous insulte, vous gifle et vous blesse, où l’on devient homme en jouant à la marelle de la mort. Ma rencontre avec la poésie fut brutale. Mes premiers poèmes, écrits quelques années après l’incendie de la maison de mon père en 1991, sous prétexte qu’il était partisan du président Aristide, ce qui d’ailleurs, car ma mère ce jour-là se déguisait en homme pour échapper à la violence et à la furie de ces gens assoiffés de sang, a marqué toute mon enfance, traduisaient déjà l’angoisse et la révolte. C’est à Astruc, là où nous nous étions réfugiés chez mes grands parents, une petite campagne situé à quelques kilomètres de l’Asile, dans l’actuel département de Nippes, que j’ai découvert  pour la première fois le plaisir et la puissance imaginaire des mots. Aidé par ma mère, car elle était mon professeur de l’Elémentaire I au Certificat, j’ai appris par cœur des poèmes que je devais réciter dans des fêtes religieuses. Quelques années plus tard, la rencontre à Port au prince de quelques poètes de ma génération tels Duckens Charitable, Coutechève Lavoie Aupont, Juste Jonel, Jacquet Emmanuel, Mlikadols…, a définitivement réveillé ce poète qui sommeillait en moi. J’avais finalement compris qu’il y a urgence d’écrire. Ecrire pour se réinventer. Ecrire pour dire non à l’héritage littéraire, car la poésie n’est pas la masturbation et  l’autopréservation d’un petit groupe social. Ecrire pour dire ce pays où les enfants, pour paraphraser René Philoctète, mangent la terre parce que la terre refuse de les nourrir, et, parce qu’ils ont faim tout simplement : « Les milliers d’enfants qui ont faim sur la grand-rue / Non l’envie des enfants de voir la fin de la grand-rue / Non la grand-rue abîmée sous les yeux des enfants blessés par balle… ». Une poésie qui dit la honte et la misère, l’insalubrité et la révolte. Il est particulièrement significatif que la misère et la révolte jouent un rôle important dans la seconde partie de En nulle autre. Vous me pardonnez peut-être cette franchise et cette confidence : je suis parmi ces fils illégitimes de la nation, parmi ceux qui ont appris mal à  dormir à cœur ouvert: « Et cette même pauvreté de mon peuple / Je la porte en moi comme la mère son fœtus / Comme un fétu l’amour du feu…/ Dans l’instinct de la mort ».


Cependant, j’aurais tort de ne voir dans « En nulle autre » qu’une simple parole de révolte, car ma poésie est née aussi de mes expériences ainsi que mes vécus entant que vodouisant. Les débats soulevés par les occidentaux sur le vodou et, plus précisément, sur le vodou haïtien, ont mis en évidence une espèce de société déchirée par la sorcellerie, l’envoûtement, et même le cannibalisme. J’ai eu une discussion dans un café parisien avec mon éditeur, et d’autres amis écrivains qui étaient là, aussi avec des lycéens avec qui j’ai échangé sur ce sujet; stupéfaits ils étaient, de comprendre que le vodou haïtien est toute une philosophie, une identité collective, une conception du monde, une façon autre de voir la vie. Et c’est cela peut-être qui constitue le point culminant de « En nulle autre »: « Quelquefois je partage ma voix / Avec les bruits des pas que l’on entend la nuit / Quelquefois je cherche avec mon pendule / Quelle force guide mon hochet / À épouser à z’yeux ouverts / Les princes d’outre-tombe ». Pour citer P. Reverdy : la poésie n’est ni dans les mots ni dans les choses mais dans ce que deviennent les mots en atteignant l’âme humaine. C’est ainsi que, par la parole poétique, je cherche au-delà des apparences mécanistes de la science, quelque chose d’autre, presque métaphysique, étrange et infiniment mystérieux.


A regarder de plus près l’histoire des idées, je m’aperçois arriver à une division bipartite de deux concepts opposés : le spiritualisme et le matérialisme. Le premier, tel qu’il apparaît chez saint Thomas d’Aquin, puis repris par Leibniz ou Bergson,  voit le réel en tant qu’idée pure et n’a donc de substrat matériel aucun. Le second au contraire, de Démocrite à Karl Max, est strictement contraire dans le sens qu’il voit l’esprit et le domaine de la pensée comme des épiphénomènes de la matière, en dehors de laquelle rien n’existe. Pour moi, je pense qu’ils se sont tous les deux confondus depuis l’âge du Zéro absolu, ce que Lao-tseu appelle le fond unique de l’être et du non être. Il y a une sorte de connivence, à mon avis, entre les deux; une sorte de spiritualisme de la matière ou un matérialisme de l’esprit: «S’entrecroisent nos corps / Dans le symbolisme des rêves »; « C’est vrai que tu m’habites / Fleur transcendantale / Chemins donnant accès à l’au-delà / De l’en-deçà à l’eau de la pierre ». Je ne peux m’empêcher aussi de voir dans « En nulle autre » un espace, si j’ose le dire, où ce qui est, c'est-à-dire le réel, n’est pas. Où même ce qui n’est pas, c'est-à-dire l’illusion absolue, n’est pas. On aurait dit une espèce de néant qui, lui-même en soi, n’est pas: « Par tes cheveux / Je connais le nirvana / Comme fresques sur mur de tes épaules / Rêves de vide sans formes ni symboles / Faisant un saut dans le néant »


Mon écriture – et celle de « En nulle autre » plus particulièrement – met en scène une fusion entre rêve(s) et réalité(s), un lieu où le texte part du particulier au général et vice versa; où des mouvements s’entremêlent, se bousculent, se concilient, se baisent, se côtoient, se partagent…

C’est une perpétuelle complicité entre la musique, la danse, l’érotisme, l’espace-temps, la misère, le spiritualisme et l’ésotérisme. Ce que vous voyez à première vue n’est qu’illusion. L’érotisme n’est que métaphore. Une image. Ce qui demande votre effort pour comprendre le mystère qui se cache en dessous du texte : « L’odeur de la rose au pied de la croix / Née de l’unification de la rumeur divine et celle du monde / Des mathématiques secrètes sur l’ailleurs des nombres / Tes pupilles dans la quadrature du cercle / Ces Templiers rebelles qui gardent / Le secret de tes déhanchements ».


Ne me demandez pas pourquoi, dans « En nulle autre », je parle des métros de Paris, pas des camionnettes boueuses et délabrées de Port au prince. Cette fleur quelque part au Luxembourg, pas ces immondices qui se trouvent le long de la Rivière Bois de Chêne, juste en face du Théâtre National. Ou tout au contraire ces enfants haïtiens qui ont faim sur la Grand-rue, pas ceux de la Palestine, de l’Albanie, du Liban, de l’Ethiopie... Excusez-moi, je vous ai autant compris que vous m’avez déçu. Je n’aime pas ces genres de questions. Surtout pas. Et, elle est d’autant plus provocatrice, ma déception, que je vous ai compris. Ma poésie, je l’assume. Point.


Enfin, ne me demandez rien. Ayant plongé au fond de l’inconnaissable, dans cette quête du moi intérieur, j’en reviens avec « En nulle autre », une folie parmi tant d’autres. Parmi beaucoup d’autres. Votre consécration, je n’ai absolument pas besoin. Je vous en prie. Un vrai poète trouve seul son chemin.


Fred Edson Lafortune


P.S : ce texte est pour la première fois publié en France

le 1 mai 2009 par le Ral, mag